
XAVIER CAFÉINE : MAL ÉDUQUÉ MON SAMOURAI
Stéfane Campbell
SKUNK, novembre 2009
Difficile de le nier, l’existence de Xavier Caféine se raconte en deux grands tomes : l’avant et l’après-Gisèle. En 2006, à la sortie dudit album – son « testament musical » selon ses propres dires – rien ne le destinait pourtant au succès qu’on lui connaît aujourd’hui. En effet, celui qui roulait sa bosse tant bien que mal depuis 1997 tantôt au sein du groupe Caféine (et ses Bodums – à une certaine époque), tantôt auprès de Poxy dans la langue de Shakespeare, croyait ferme qu’il signait là son hiatus définitif du monde musical et se recyclait dans le milieu de la déficience intellectuelle. Mais voilà, Gisèle s’est faufilé dans les circuits alternatifs comme une traînée de poudre, puis les réseaux commerciaux ont flairé la bonne affaire, le tout culminant sur le plateau de Tout le monde en parle de même qu’en ouverture du Gala de L’Adisq avec les retombées que l’on peut s’imaginer. And the rest is history comme le veut l’adage.
Du coup, Caféine – le premier surpris de la tournure des événements – saisit l’occasion qu’il n’attendait plus et trimballe son Gisèle aux quatre coins de la province durant près de deux années pratiquement sans répit. De quoi s’étourdir un brin. Et ce n’est donc que l’an dernier que l’auteur-compositeur-interprète a pu se recueillir pour réfléchir et plancher sur ce que serait la suite des choses : « C’est toujours de se rendre de point A à point B. D’approfondir la musique, la rendre plus fine, plus sensible. Il n’y a pas de virage à 180 degrés, c’est tout simplement de continuer d’avancer. Et je pense que c’est la seule façon de bien faire les choses. […] De se mettre à défi aussi, d’organiser tout ce bordel là parce qu’au départ, quand on commence à jammer, c’est un beau gros bordel. On simule une organisation sur album alors qu’en réalité, c’est un bordel de mots, de notes, d’intentions et de mélodies ». Ainsi, c’est tout de même plus décidé que jamais à poursuivre la conquête musicale enclenchée par son prédécesseur qu’il nous revient donc avec un coup de sabre en pleine gueule appelé Bushido.
Déjouer le code
Fidèle aux références asiatiques qui sont maintenant partie prenante de sa signature (l’homme est un féru d’arts martiaux), le titre renvoie au code de principes moraux tenu d’être observé par les samouraïs japonais. Textuellement, on parle de « la voie du guerrier » – de « bu » qui signifie l’ensemble des techniques martiales, « shi » (guerrier) et “do” (la voie). Voilà pour la leçon de langue.
Qu’en est-il de sa place à travers l’univers de Xavier Caféine ? « En fait, ma position reste forcément très occidentale. Le Bushido, c’est l’emblème du guerrier vaillant et droit. Alors que je me considère plus comme un Don Quichotte. » Mentionnons que le code en question a aussi servi de base spirituelle aux kamikazes pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui entraîna plusieurs arts martiaux enracinés dans le bushido à être férocement interdits par les américains durant l’occupation d’après-guerre. Ce qui pourrait fort probablement faire sourire notre don quichotte.
Caféine : « Je me vois plus comme quelqu’un qui combat des moulins. Et c’est une observation que je fais à partir de mon environnement. Je me verrais mal commencer à juger le Moyen-Orient alors que je suis bel et bien ici, maintenant. Au fond, je me juge moi-même – dans le monde. Ce n’est pas tant un jugement qu’une observation, un portrait. C’est une autocritique. En même temps, je ne propose pas de grande réponse dans tout cela, les réponses sont beaucoup plus dans l’action qu’autre chose. On dit You’re Only as good as your actions en anglais: ça s’inscrit beaucoup plus dans ma vision des choses. Évoluer dans l’action, ne pas rester le petit con que je peux être. »
Une esthétique donc mais une porte d’entrée dans un questionnement, au final, tout simplement humain : « J’essaie d’aborder des questions qui touchent à l’universel, la question de Dieu, ça touche tout le monde. Et même les athées, les agnostiques; qui peut réellement prétendre ne pas se poser de questions sur le sujet?.. Il y a un questionnement. Si Dieu est mort, il y a un cadavre. »
Ne vous y méprenez pas, les fantômes occidentaux sont bel et bien ceux qui nourrissent avant tout les angoisses et réflexions du principal intéressé. Et ce, bien que plusieurs lui aient prêté des intentions contraires : « Je me suis fait accuser d’être anti-américain, ce qui n’est pas du tout le cas. La plupart de mes héros sont américains. L’Amérique en général mais les États-Unis plus particulièrement. C’est un terreau fertile en termes de réflexion et où se trouvent les plus grands débiles aux côtés des plus grands intellectuels. C’est le chaos total et le chaos, c’est la vie. Et en ce sens, c’est peut-être un des endroits qui représente le mieux l’état du monde tel qu’il est. Et même qu’on vit tellement sur le modèle états-unien ici au Québec que c’en est même surprenant à la limite qu’on soit encore capable d’avoir un sentiment d’identité aussi marqué. » .
Musique de faille
Avec des titres tels « Vive la mort », « Les bons et les méchants » ou encore « Darwin au Vatican », l’artiste creuse toujours dans les failles humaines – en exposant toute ses dualités, sa splendeur et ses atrocités. Mais pourquoi tenir mordicus à aborder des sujets aussi lourds sur une formule en trois-minutes-trente-refrain-couplet-refrain? « C’est des sujets qui viennent me secouer dans ma propre existence. C’est souvent des trucs qui vont être récurrents. […] Et je viens d’une famille où on parle beaucoup, où le moment du souper était un moment consacré à la conversation. C’est long et c’est très important. Le plaisir de discuter, d’avoir des sujets qui nous gardent éveillés, qui provoquent la réflexion. Et je pense sincèrement que mon besoin d’extérioriser des trucs à travers mes chansons provient directement de là. C’est tout ce qui me tracasse dans la vie. » Apparemment ici, du familial au social, il n’y a qu’une chanson. Ce sur quoi il ajoute : « J’y vais une pièce à la fois mais inévitablement il va y avoir des liens qui vont se créer par la force des choses. Que je le veuille ou non, je parle de trucs qui me touchent – ou du moins, que je connais. »
N’allez surtout pas penser pour autant que le musicien s’amuse à lancer des opinions à droite et gauche sur tout et rien. Ce sur quoi il tient à préciser : « On entend beaucoup trop souvent des personnalités publiques se prononcer sur à peu près tout. Comme si parce que tu es comédien ou chanteur, tu as forcément une opinion valable sur tout. Ça fait qu’on parle de tout en restant la plupart du temps bien en surface. […] Disons que j’aime mieux creuser un filon plus en profondeur, le tourner dans tous les sens. Le comprendre et bien le maîtriser avant de l’amener sur la place publique. »
En clair, il a appris à mesurer son verbe : « J’essaie d’être concis dans mon propos et de m’en tenir à ce que je crois bien connaître. Si je n’ai pas d’opinion ferme sur la peine de mort, je n’écrirai tout simplement pas une toune là-dessus, un point c’est tout. » Voilà qui est bien dit.
En conclusion, nous ne pouvons omettre de se souvenir d’une époque où l’artiste semblait plus ou moins friand à l’idée de se soumettre à l’exercice promotionnel et/ou médiatique du métier. Ce sur quoi il nous rabroue très vite : « Ce n’est pas que je n’étais pas friand en fait, c’est plus eux qui ne m’invitait pas. » Soit, mais disons qu’il pouvait donner du fil à retordre à qui risquait l’entretien. Ce qui, soyons-clair, est loin d’être le cas aujourd’hui. À notre grand bonheur.
Caféine voit plutôt l’élément médiatique avec philosophie : « J’ai toujours cru que pour être conséquent avec mon discours et ma façon de faire de la musique, je devais aller dans la cour des grands. Ça devient facile à un certain moment de dire que les gros médias ne veulent rien savoir de nous mais il faut foncer, voire défoncer la porte parfois, et à un moment donné, ils t’écoutent. » vision tout ce qu’il y a de louable au final. Puis le côté grinçant refait surface : « Si La Fureur t’invite, tu y va et tu leur fait ta toune : ça leur en crisse une dins’dents. Tu le fais avec respect bien sûr mais tu le fais quand même. »
Conséquent à son propos, Xavier Caféine aura toujours cette part d’enfant terrible qui l’a vu naître sur la scène musicale il y a plus d’une décennie. Sympathique, futé, voire spirituel, mais toujours… Mal éduqué mon amour.
Bushido en vente partout
En spectacle:
Le 29 ocotobre @ Club Soda, Montréal
Le 30 ocotobre @ Thèâtre Petit Champlain, Québec
www.xaviercafeine.com
photo: Docteur Martin